Par Mauli Mehta
Lors de la conférence Women Deliver à Melbourne, la coalition Stronger Together a réuni des défenseurs des droits et de la santé sexuels et reproductifs (SRHR), des communicants et des leaders du mouvement pour une session consacrée à la lutte contre les tendances anti-droits. Les personnes présentes sont reparties avec une question qui résonnait dans leurs oreilles, celle que Dina Chaerani, militante indonésienne pour les SRHR et modératrice de la session, a utilisée pour clore la session : le mouvement pour les SRHR est-il aussi coordonné et efficace que le mouvement anti-droits ?
C'est une bataille narrative, pas seulement juridique
Dina a ouvert le débat par une remarque provocatrice qui a complètement recadré la conversation. Le défi auquel sont confrontés les défenseurs des droits sexuels et reproductifs n’est pas avant tout d’ordre scientifique ou juridique : c’est un problème de perception. Les opposants aux droits ont passé des années et dépensé des milliards de dollars pour présenter systématiquement la contraception comme dangereuse, l’éducation sexuelle complète comme une corruption idéologique et l’avortement comme un meurtre. Les répercussions sont bien réelles : les cliniques perdent la confiance du public, les enseignants s’autocensurent, les journalistes prennent leurs distances et les jeunes gardent le silence pour se protéger.
« Avant de modifier une loi, on peut changer le récit. Et c'est là que réside le problème. »
Mais la réalité est la suivante : 164 millions de femmes ont encore des besoins non satisfaits en matière de contraception. Environ 45 % des avortements pratiqués dans le monde sont dangereux. Il ne s'agit pas d'un débat sur les valeurs, mais d'une urgence de santé publique qui est activement aggravée par une campagne de désinformation coordonnée.
La désinformation est à l'origine de la mésinformation
Lauren Wetzsteon Tufo, de la Fondation Gates, a établi une distinction que le mouvement doit de toute urgence intégrer : la mésinformation est une information erronée. La désinformation, quant à elle, est délibérée, bénéficie d’un financement important et est déployée de manière stratégique ; c’est elle qui alimente la mésinformation que nous nous efforçons de corriger. Les messages anti-droits ne sont pas spontanés. Ils sont testés, affinés et diffusés sur toutes les plateformes avec un niveau de sophistication que le mouvement en faveur de la santé et des droits sexuels et reproductifs n’a pas encore atteint.
Le défi qu'elle a lancé à l'assemblée : cesser de s'adresser uniquement à ceux qui partagent déjà ses opinions. Changer de registre. Raconter ces histoires dans un langage simple et centré sur l'humain – le genre de langage qui touche à la fois une mère, une infirmière, un adolescent qui surfe sur Internet à minuit et un décideur politique, le tout dans la même phrase.
Ce que fait l'opposition et que nous ne faisons pas
Savannah Russo, de Kinaura Partners, a présenté une analyse lucide de trois points sur lesquels le mouvement anti-droits excelle et que le camp progressiste sous-estime systématiquement :
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- Ils échangent des stratégies, des messages et des fonds par-delà les frontières. Les groupes américains opposés aux droits humains ont augmenté leurs dépenses en Afrique de 50 % en sept ans.
- Ils mènent une collaboration intersectorielle, en reliant entre eux les questions de genre, de religion, de migration et de recul démocratique au sein d'un récit unique et cohérent.
- Ils misent sur des porte-parole atypiques : gamers, podcasteurs, chefs religieux, créateurs TikTok… Des voix qui semblent authentiques sur le plan culturel plutôt que motivées par des considérations politiques.
Pourtant, les défenseurs des droits sexuels et reproductifs, du climat, de l'éducation et de la démocratie agissent pour l'essentiel en vase clos. L'opposition se moque bien des moyens utilisés pour atteindre son objectif : elle est unie autour de celui-ci. Ce n'est pas le cas du mouvement progressiste.
Transmettre cette histoire aux journalistes qui doivent la relayer
Pour lutter contre la désinformation, il ne suffit pas d’améliorer la communication : il faut aussi renforcer les structures narratives. Lors de Women Deliver, le SRHR Media Lab, animé par le Gates Institute de la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health, en partenariat avec Sex O’Clock News et le Family Planning News Network, a mis en place un centre éphémère dédié au contenu et à la formation, permettant aux journalistes de se rapprocher des personnes et des données factuelles qui sont au cœur des droits sexuels et reproductifs. Déployé pour la première fois lors de l’ICFP 2025, le Lab a proposé des formations aux médias, des kits de reportages, des ateliers sur le journalisme éthique et un accès direct à des porte-parole de l’ensemble du secteur lors de Women Deliver 2026. À un moment où les coupures de financement ont affaibli les infrastructures de communication et où la demande pour une couverture précise des SRHR n’a jamais été aussi forte, le Media Lab vise à développer la puissance narrative dont notre mouvement a besoin. Découvrez les reportages réalisés par Dina de Sex O’Clock News depuis le Media Lab ici.
Nous avons déjà tout ce qu'il nous faut : il nous suffit de l'utiliser ensemble
Kinza Hasan, de Women Deliver, a expliqué que les différentes chartes et traités relatifs aux politiques féministes regorgent de preuves, de données et d'arguments juridiques : le libellé des traités internationaux relatifs aux droits de l'homme établit déjà que les États ont l'obligation de mettre en place des systèmes de santé féministes. Ce qui fait défaut, c'est la coordination nécessaire à leur mise en œuvre. C'est là que la Coalition intervient.
Un appel à l'action qui soit personnel, et pas seulement institutionnel
Le Dr Samukeliso Dube, de FP2030, a conclu en lançant un défi qui a balayé les schémas institutionnels : un véritable engagement est d’abord viscéral avant d’être organisationnel. Elle a dénoncé la « mentalité puriste » — cette fragmentation qui découle du refus de collaborer avec ceux qui ne partagent pas parfaitement les mêmes convictions — comme l’un des freins au mouvement.
C'est dans notre diversité que réside notre force. Quand on tisse quelque chose, ce sont justement les fils qui sont différents qui assurent la plus grande solidité.
À l'issue de la séance, les participants sont repartis avec un engagement personnel concret : franchir une barrière sectorielle. Demander à une personne de s'associer à vous. Contredire un discours. Raconter une histoire sous un autre angle.
Quelle est la prochaine étape pour la coalition « Stronger Together » ?
Le mouvement anti-droits a passé deux décennies à renforcer sa coordination, à financer ses infrastructures et à consolider son discours. Le mouvement en faveur des droits sexuels et reproductifs dispose des données factuelles, des cadres juridiques, de la crédibilité sur le terrain et — dans des espaces comme celui-ci — de la volonté collective. La coalition « Stronger Together » a pour mission d’aider à traduire cette volonté en actions concrètes.
Aidez-nous à dresser la carte de ce combat : Comment la désinformation affecte-t-elle votre travail dans le secteur des droits sexuels et reproductifs ? Pour mieux comprendre cela, nous avons lancé une enquête qui vous invite à partager les activités anti-droits, les mythes, la désinformation et la censure les plus pressants auxquels vous êtes confronté·e dans votre travail sur la santé et les droits sexuels et reproductifs. Vos réponses alimentent directement la stratégie de plaidoyer de la Coalition et nous aident à cartographier en temps réel l'ampleur et les tactiques de la désinformation anti-droits.




