Le 29 juillet 2026, le sous-comité « Power-Shifting » de l’ICFP a organisé une session au sein de la « Women’s Networking Zone » (WNZ) lors de la conférence AIDS 2026 à Rio de Janeiro, au Brésil, afin de présenter la « liste de contrôle pour une pause équité » et de créer un espace permettant aux participants de s’exprimer en toute franchise sur la question de l’équité dans le domaine de la lutte contre le VIH. La WNZ était un espace ouvert situé dans le « Global Village », où les gens vont et viennent librement, sans que l’on sache jamais qui va se présenter. Cette fois-ci, une quinzaine de personnes sont venues, pour la plupart anglophones, pour la plupart des femmes vivant avec le VIH, pour la plupart des personnes déjà lourdement éprouvées.
La séance a débuté par deux questions posées via Slido : « Quelle est votre place au sein du mouvement de lutte contre le VIH ? » et « À quelle fréquence prenez-vous le temps de réfléchir à la question de l'équité dans votre travail ? ». Les réponses ont clairement montré que les personnes présentes n'étaient pas celles qui détenaient le pouvoir institutionnel. Il s'agissait de celles qui étaient directement confrontées aux inégalités, souvent sans soutien, et souvent sans même avoir la possibilité de s'arrêter un instant.
La réalité : les militants n'ont pas le droit de faire une pause
Une grande partie de la discussion a porté sur un sujet que nous connaissons tous mais dont nous parlons rarement ouvertement : les militants sont épuisés. Beaucoup sont surchargés de travail, sous-rémunérés et on attend d’eux qu’ils en fassent plus que ce que permettrait n’importe quelle description de poste raisonnable. Prendre le temps de faire une pause est présenté comme une « bonne pratique », mais pour la plupart des personnes présentes dans la salle, cela semble tout simplement impossible.
Les participants ont abordé les sujets suivants :
- Travailler avec des organisations qui parlent d’équité mais qui ne la mettent pas en pratique.
- On leur demande d’être « présents » même lorsqu’ils sont à bout de forces.
- Assumer un travail émotionnel qui n'est ni reconnu ni rémunéré.
- Gérer des ressources limitées et des attentes irréalistes.
Ce n'était pas une question théorique. C'était une affaire personnelle. Les gens ont raconté à quel point ils étaient débordés, qu'ils n'avaient pas le temps de réfléchir et qu'ils avaient l'impression que le système comptait sur leur épuisement.
L'expérience vécue au cœur de notre démarche
L’une des intervenantes, Yvette Raphael, a partagé des réflexions qui ont ancré la discussion dans l’expérience vécue et ont permis aux autres de s’exprimer ouvertement. Yvette nous a rappelé ce que signifie vivre avec le VIH depuis plus de 20 ans dans un monde marqué par les inégalités, ainsi que le parcours long et souvent difficile qu’elle, et bien d’autres (dont certains ne sont plus parmi nous), ont dû traverser pour nous amener là où nous en sommes aujourd’hui.
Yvette nous a également rappelé que les femmes ont dû redoubler d’efforts pour que leurs réalités, leurs besoins et leurs voix soient pris en compte dans la lutte contre le VIH, et que malgré des décennies de progrès, les femmes et les filles continuent de supporter un fardeau disproportionné. Son intervention a mis en lumière ce que signifie non seulement survivre avec le VIH, mais aussi mener une vie pleine et ordinaire, avec toutes ses pressions et ses sources de stress quotidiennes, tout en reconnaissant comment celles-ci peuvent interagir avec la santé et le bien-être. Elle a illustré cela à travers un exemple aussi banal en apparence qu’un voyage long-courrier en classe économique : la fatigue physique que cela impose au corps, parallèlement aux préoccupations sanitaires supplémentaires auxquelles une femme vivant avec le VIH peut déjà être confrontée.
Les réflexions d’Yvette ont eu un impact particulièrement fort dans une salle qui réunissait différentes générations impliquées dans la lutte contre le VIH. Certains participants étaient jeunes et commençaient tout juste leur parcours dans ce domaine ; ils ne connaissaient pas les difficultés qui ont marqué les deux dernières décennies. D’autres, bien que du même âge, connaissaient intimement cette histoire, car nés avec le VIH, ils en ont vécu les réalités tout au long de leur vie. C’est précisément là que réside la valeur de la « Pause Équité » : elle nous invite à faire une pause et à reconnaître que les personnes qui se retrouvent dans un même espace sont porteuses d’histoires, d’expériences et de réalités très différentes. En comprenant où ces facteurs se recoupent et quelles expériences risqueraient autrement de passer inaperçues, nous ouvrons davantage de perspectives en faveur de l’équité, de la dignité et, en fin de compte, de la justice pour tous.
Des exemplaires imprimés de la liste de contrôle ont circulé au micro, et les participants s'en sont servis pour signaler les moments où une pause aurait pu changer la donne ou éviter un préjudice.
La séance a rapidement évolué : il ne s'agissait plus tant d'« apprendre à utiliser un outil » que d'identifier les obstacles à l'équité : la précipitation, la pression, la hiérarchie et l'attente selon laquelle les militants doivent continuer à se battre quoi qu'il arrive.
Conception multilingue, réalité anglophone
Bien que l'atelier ait été conçu pour être multilingue (anglais, français, espagnol, portugais), les échanges se sont déroulés presque exclusivement en anglais en raison de la composition du public. Le cadre multilingue avait tout de même son importance, car il montre que l'équité passe aussi par l'accès linguistique, mais la réalité était sans équivoque.
Tables rondes et engagements
Les participants ont discuté de la manière dont cette liste de contrôle pourrait les aider à prendre le temps de réfléchir, même à petite échelle. Parmi les thèmes abordés, on peut citer :
- L'écart entre les déclarations des organisations en matière d'équité et leurs pratiques réelles.
- La nécessité de disposer d'outils qui aident les équipes à remettre en question leurs hypothèses avant d'agir.
- L'importance de nommer directement le pouvoir.
- Le défi consistant à intégrer la réflexion lorsque les ressources sont déjà mises à rude épreuve.
Une session utile qui s'adresse à un public plus large
Cet atelier s’est avéré utile, mais il a également mis en évidence une lacune évidente : les personnes qui ont le plus besoin d’adopter cette liste de contrôle n’étaient pas présentes. Les participants étaient justement ceux qui subissent déjà les conséquences des inégalités. Ils n’ont pas besoin d’être convaincus. Ils ont besoin de soutien, de ressources et de structures organisationnelles qui rendent l’équité possible. Les prochaines sessions devraient cibler délibérément les décideurs. Cet outil est pertinent et nécessaire, mais il doit atteindre les personnes capables de changer les systèmes, et pas seulement celles qui en subissent les conséquences.
Pourquoi il est toujours important de faire une pause
Même lorsqu'il semble impossible de faire une pause, cela reste important. La réflexion permet d'identifier :
- Qui est au cœur des décisions.
- Qui est exclu ?
- Quelles sont les hypothèses qui sous-tendent ce travail ?
- Quelles dynamiques de pouvoir se reproduisent ?
La « liste de contrôle pour une approche équitable » est un moyen d'intégrer ces questions au cœur du processus, plutôt que de les traiter après coup. Cet atelier a montré que les gens souhaitent et ont besoin d'un tel outil, mais il a également mis en évidence que le travail en faveur de l'équité ne peut pas reposer uniquement sur ceux qui sont déjà débordés.




